Séquence de cours : « Des personnages entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair » Emile Zola, Thérèse Raquin (fond ancien)

Groupement de textes sur le corps dans les récits réalistes et naturalistes au XIXe siècle

Niveau conseillé : seconde générale et technologique (ancien programme)

Objet d’étude : le récit (les récits réalistes et naturalistes au XIXe siècle, roman et nouvelle)

Je n’aime pas le mouvement culturel du réalisme. J’ai peiné à finir Le Père Goriot, j’ai dû m’y reprendre trois fois pour achever Madame Bovary, je n’ai jamais réussi à terminer Le Rouge et le noir. On reproche souvent aux auteurs de cette période les descriptions interminables. Lorsque je prévois mes cours pour cet objet d’étude en seconde, je prends donc en compte que mes élèves ne seront forcément pas touchés par les mêmes choses qu’un étudiant en lettres modernes.

Par ailleurs, j’adore les naturalistes, et ce, depuis que je les ai découverts au lycée. Il y a quelque chose d’à la fois enthousiasmant et savoureux dans leur façon de remuer la boue et le stupre, et de plonger dans la bile noire des affres de leur société. Ce qui me plaît chez eux, c’est le concret. Plus il y a de détails sales, plus je m’éclate. Il y a trois ans de cela, un collègue de français m’avait fait complètement rêver avec une séquence sur le corps des femmes dans Zola. Aussitôt avaient surgi dans mon esprit la nudité quasi divine de Renée Saccard, les premières règles de Catherine Maheu et le cadavre de Nana en décomposition.

J’avais envie d’y ajouter deux choses : des corps masculins, et des auteurs réalistes. Comme ma deuxième séquence sur ce thème est déjà un peu à la marge des programmes, il fallait que je balaie le maximum d’enjeux dans cette séquence.

En introduction, pas d’auteurs au programme

Ou du moins, pas au programme de cet objet d’étude en particulier. Je profite de l’excuse « histoire des arts » et « œuvres complémentaires » pour aborder des textes que j’adore, mais qu’on n’étudie pas en principe en seconde. La première séance de cours est donc consacrée à une histoire de l’art littéraire, et à la description du corps en littérature.

On commence en douceur, avec un blason du XVIe siècle, par exemple le « Blason du beau sourcil » de Maurice Scève. Cela permet d’introduire le corps féminin comme objet d’admiration et d’amour. On fait donc découvrir ce genre poétique qui consiste à choisir un détail et à le décrire précisément de manière élogieuse et méliorative :

Sourcil tractif en voûte fléchissant
Trop plus qu’ébène, ou jayet noircissant.
Haut forjeté pour ombrager les yeux,
Quand ils font signe ou de mort, ou de mieux.

Ensuite, on range les violons et les jolies fleurs, et on passe à quelque chose d’un peu plus complexe, mais aussi de plus truculent : l’accouchement de Gargamelle dans Gargantua (1535), de François Rabelais. Après qu’on a évoqué la spécificité du genre narratif, et le fait que Rabelais était médecin, on peut donc introduire la naissance du personnage principal, qui au lieu de sortir par le vagin, remonte dans le corps de sa mère et sort par son oreille. Un dialogue avec les élèves (« Est-ce plausible ? » « Pourquoi ce choix alors que Rabelais connaît bien l’anatomie humaine ? » « Quelle est la différence entre la tête et le bas corporel ? ») permet d’expliquer que la naissance de Gargantua est en fait une élévation vers les choses de l’esprit. Il nait par l’organe qui sert à écouter, et donc à apprendre (et les chapitres suivants dans le livre seront justement consacrés à son éducation).

Enfin, on distribue le sonnet « Vénus Anadyomène » (éventuellement après avoir abordé le tableau La Naissance de Vénus de Botticelli) de Rimbaud :

[…] Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

Avec ce tercet final, en principe, je déclenche des exclamations de dégoût dans la classe, et j’introduis la « fascination répulsion » qui est mon objectif. Après les remarques sur le paradoxe de la Vénus vieille et laide, on peut parler du regard d’un homme attiré par la pédérastie sur le corps féminin, et de l’engagement poétique dénonçant les conditions de vie des prostituées au XIXe siècle. Car oui, la femme décrite est une prostituée, malade de la syphilis, d’où l’ulcère mal placé.

Les lectures analytiques, de l’idéel au concret morbide

Comme il s’agit d’une séquence en groupement de textes, et non d’une œuvre complète, mon objectif en lecture analytique est aussi de donner envie aux élèves d’aller explorer les récits abordés. Je profite de l’absence d’examen à la fin de l’année pour ne pas soumettre mes élèves à la grande tragédie des études littéraires : je ne leur révèle jamais la suite de l’histoire (sauf bien sûr dans le cas des extraits tirés des derniers chapitres). Vous voulez savoir la fin ? Le roman est au CDI.

A partir de là, voici des suggestions de commentaires en classe.

Le corps de Raphaël brisé par l’abattement dans La Peau de chagrin permet de mettre une touche de Balzac. Il est d’apparence jeune, mais déjà soumis à la tragédie, car il sait qu’il va mourir lorsque la peau d’onagre magique qui exauce ses désirs sera réduite à néant. De fait, son attitude est celle d’un vieillard. Tout le mouvement de la description fait qu’il est attiré vers le bas.

La mort d’Emma dans Madame Bovary, est l’occasion de montrer que les réalistes représentent leur société (un archétype de chaque profession du village est présent à son agonie), et ses défauts (tous détournent la tête pour ne pas voir l’échec, et l’extrême onction est inutile). On en profite pour souligner et expliquer la violence du texte : les spasmes de la suicidée font presque penser à un exorcisme. S’agit-il de Flaubert vomissant l’hypocrisie de son siècle ?

On passe ensuite aux naturalistes, avec l’accouchement de Jeanne, dans Une Vie de Maupassant. Cet extrait permet de faire le lien avec le texte de Rabelais. De la naissance extraordinaire de Gargantua, on passe aux contractions douloureuses pour le corps et l’âme de l’héroïne naturaliste, qui doit affronter à la fois l’enfantement et l’adultère de son mari.

Enfin, on peut analyser la description des restes pourrissant de Nana dans le roman éponyme. On en profite pour introduire ou rappeler la définition du registre fantastique (la flamme qui éclaire le visage de la morte semble bouger toute seule), et la maladie dont la prostituée parisienne est morte permet de parler de l’ambition scientifique du naturalisme.

En devoir sur table de fin de séquence, on peut donner des questions d’analyse sur l’accouchement d’Adèle dans Pot-Bouille de Zola, ce qui permet de faire faire des rappels sur les textes de Rabelais et de Maupassant, en plus des définitions des mouvements littéraires à retenir.

Etudes complémentaires et lectures cursives : en chantier

J’ai déjà parlé des œuvres littéraires qu’on peut lire en complément avec les élèves. En milieu de séquence, on peut aussi faire de l’histoire de l’art pictural, et voir comment, en parallèle de la littérature, on passe d’un corps idéalisé (La Naissance de Vénus de Botticelli, La Source d’Ingres…) à un corps au travail (Les Glaneuses de Millet) ou avec des défauts (La Source de Courbet). Evidemment, L’Origine du monde de Courbet est également faisable. Personnellement, je ne suis pas touchée par ce tableau, et je ne saurais pas comment le commenter avec des élèves. Si j’ai le temps de parler de photographie, je termine sur Le Violon d’Ingres de Man Ray. Il est possible que la prochaine fois que je reconstruirai cette séquence de cours, je prenne des idées dans l’article « Une histoire de l’art, vue du corps » de Fly.

J’aimerais également tester le fait de faire lire Thérèse Raquin, mais je crains que ce ne soit un peu long, surtout pour une séquence que je place généralement en début d’année. Jusqu’à présent je leur faisais choisir une nouvelle dans un recueil de Zola fait par les éditions Hachette, dans la collection « Biblio lycée », mais je ne suis pas vraiment satisfaite de cela non plus. Si quelqu’un a une idée, les commentaires sont là.

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