Langue des signes française, littérature comparée et pédagogie

A la différence des collègues de Lettres Classiques, qui enseignent le latin, et quand ils ont de la chance, le grec, ma discipline, les Lettres Modernes, m’invite à parcourir de temps en temps la littérature non francophone. J’aime le faire en oeuvre cursive, en parallèle d’une séquence, ou bien en histoire des arts littéraires, par extraits autour d’un thème. J’ai récemment réussi, selon une envie de longue date, à aborder un peu la langue des signes françaises, ou LSF, avec des élèves de premières, pour la nouvelle option humanités. A terme j’aimerais en faire une approche un peu plus approfondie, en sixième notamment, avec un ou plusieurs intervenants. Pour comprendre les informations principales concernant la LSF, je vous invite à visionner les vidéos de Marie Littlebunbao sur YouTube. Elle est interprète de métier et sa didactique est très bien faite : on comprend et retient facilement. On vous rappellera ainsi qu’il y a plusieurs langues des signes selon les pays, plus une langue des signes internationale, qu’elle est la langue des sourds, et à distinguer du langage des signes bébé, qui s’en inspire, mais est pratiquée cette fois par les parents entendants, pour communiquer avec leur enfant avant l’apprentissage de la parole.

En littérature

J’ai abordé la poésie en langue des signes parce que je l’avais un peu découverte grâce à Fanny Catteau, une amie en thèse de linguistique, qui travaille sur la prosodie (la rythmique et la versification dans les textes). Comme pour tout travail de littérature comparée, il a été intéressant de voir les points communs et les différences de traitement entre les textes sur un même thème, en l’occurrence celui de la spécificité de la parole poétique. J’ai diffusé quatre poèmes, dont un de Djenebou Bathily par exemple, une poétesse sourde franco-malienne, intitulé « Cri de rue ». Il s’agissait de repérer l’expression des sentiments face à quelque chose de violent, la guerre dans trois des quatre poèmes en l’occurrence, de repérer les caractéristiques poétiques de chacun des textes (répétitions, images…), et de comprendre ce qui distinguait le langage du poète du langage tout court. Pour le dire autrement, il fallait repérer comment le poète s’affranchit des limites du langage pour dire le monde, en créant de nouveaux codes. On finissait par un magnifique poème de Levent Beskardès, « V », dont la traduction par des assonances et des néologismes rendait très bien le travail sur la rythmique et les métaphores en langue des signes. Les poèmes viennent du recueil papier et vidéo Les Mains fertiles, aux éditions Bruno Doucey.

En sixième, comme les programmes proposent une initiation à la poésie, j’aimerais aborder cette spécificité du langage poétique, mais en simplifiant et en approfondissant. Il vaudrait vraiment la peine de faire venir un interprète, un poète sourd, dans la mesure du possible, ne serait-ce que par souci d’exactitude et de légitimité.

Il faudrait aussi que j’explore, cette fois-ci dans une démarche semblable à celle du langage des signes bébé, la possibilité d’intégrer quelques signes à ma pédagogie et à ma gestion de classe.

Signer avec bébé, et avec les enfants entendants

Dans les années 80, des chercheurs, et notamment Joseph Garcia, interprète en langue des signes américaine, ont pu constater que les bébés de parents sourds pouvaient communiquer avec eux bien plus tôt, dès neuf mois pour certains. De ces études et recherches est né le langage des signes bébé. Contrairement à la langue des signes, il n’a pas de grammaire ni de syntaxe. Il s’accompagne toujours de la parole, puisqu’il est destiné à communiquer avec des bébés entendants. Comme, lorsque nous signons, nous avons tendance à répéter et articuler mieux, plutôt que de retarder l’apprentissage de la parole, signer avec bébé au contraire accélère ce processus. De plus, il va réagir par mimétisme et avoir de plus en plus envie de vocaliser. Le but est de communiquer pour comprendre le plus tôt et le plus facilement possible ses besoins, pour éviter les pleurs de frustrations (les siens et les nôtres…). « Manger », « dormir », « mal », « encore » ou « fini » sont ainsi souvent les plus utiles et les premiers maîtrisés. Avec les plus grands, le but est aussi d’exprimer, même une fois la parole installée, les émotions un peu trop violentes (« colère », « tristesse », etc.).

C’est cette dernière utilisation qui m’inspire des éléments de gestion de classe : même encore à l’adolescence, ou justement à cause de l’adolescence, certains élèves ont dû mal à gérer leurs émotions, ce qui les rend agités, pour ne pas dire violents. Avec un autre moyen d’expression, peut-être arriveraient-ils à mieux se canaliser. Par ailleurs, utiliser quelques signes ciblés, pour des actions répétées tout au long de l’heure de cours (« manuel », « cahier », « fini », « devoirs », « écrire »), permettrait peut-être de réduire le volume sonore et de simplifier tous ces petits moments de transition qui peuvent être si générateurs de tensions.

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