Mme de Lafayette, La Princesse de Clèves, XVIIe (fond ancien)

Faux départ

Il y a des livres qu’il faut lire deux fois. Quand j’ai découvert Mme de Lafayette, sur conseil d’un professeur de Lettres, je me suis ennuyée. Les considérations politiques et historiques hors-sujet par rapport à l’histoire principale m’impatientaient, l’éducation dispensée par Mme de Chartres me faisait hurler, et j’avais envie de secouer le personnage principal jusqu’à ce qu’elle agisse ou que mort s’en suive.

Et puis, il est tombé au programme de mes concours. Il a donc fallu que non seulement je le relise, mais qu’en plus je l’étudie. Et ce fut une révélation.

Curieusement, j’ai appris plus tard que je n’étais pas la seule dans ce cas. En discutant du livre avec mes camarades de fortune, je me suis aperçue que d’autres avaient eu la même impression. On ne peut apprécier pleinement La Princesse de Clèves qu’à la deuxième lecture. De là à penser que M. Sarkozy ne l’a lu qu’une seule fois…

La Cour de récréation

La première chose qui me frappe lors de cette deuxième lecture, c’est que la cour de Henri II (et donc, probablement, celle de Louis XIV) ressemble grandement à l’ambiance d’un lycée. Le pouvoir et les relations sont dictées par les sentiments, et en particulier les affaires amoureuses. Et la moindre petite anecdote est rapidement montée en épingle, déformée, amplifiée, et fatale.

Les personnages sont de fait attachants comme des camarades de classe, et en particulier celui de la reine Dauphine. Il s’agit en réalité de Marie Stuart, et de par son âge et sa beauté, elle est au cœur de la jeune génération à la Cour. Elle entretient avec plus ou moins de conscience les diverses intrigues entre les gens autour d’elle. Avec le recul, on peut la voir un peu comme une sorte de Cordélia, généreuse et cultivée. C’est d’elle que vient une des digressions historiques, que je n’ai relue avec plaisir qu’après avoir vu un documentaire sur l’époque, et avoir entendu parler des Tudors, la série créée par Michael Hirst. En une double-page, elle fait un résumé du règne et des mariages de Henri VIII.

La Cour est aussi un monde de dictats, où il faut toujours sauver les apparences, et où l’on peut à peine choisir son/sa partenaire. Je ne peux m’empêcher de voir la rencontre de Mme de Clèves et du duc de Nemours comme une alliance forcée, comme si toute la cour voulait absolument qu’ils tombent amoureux l’un de l’autre, parce qu’ils vont si bien ensemble : ce sont les plus beaux, les plus parfaits, les plus riches. La capitaine des cheerleaders ne peut sortir qu’avec le quaterback… L’hypocrisie sociale faisant qu’on veut les assortir, mais sans accepter que ce soit officiel. Le seul intérêt, c’est le sujet de conversation.

Un roman féministe ?

L’avantage des cours de Lettres, ce sont les différentes lectures proposées qui enrichissent les interprétations et apportent de nouveaux points de vue. La lecture qui a le plus bouleversé ma vision du roman est l’interprétation féministe.


Il s’agit de voir l’éducation reçue par Mlle de Chartres, et faite par sa mère, comme enseignant le fait que les femmes n’ont pas besoin des hommes et de la passion pour être heureuses. L’histoire de la princesse de Clèves, c’est l’histoire d’une femme reprenant le contrôle sur sa vie et ses sentiments.

A ce titre, l’un des passages les plus célèbres de l’oeuvre, dans lequel le duc de Nemours espionne la princesse, et devient observant observé, peut prendre une dimension symbolique :


    » Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choisit quelques-uns, et Monsieur de Nemours remarqua que c’étaient des mêmes couleurs qu’il avait portées au tournoi. Il vit qu’elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu’il avait portée quelques temps […]. « 

Derrière la gentillette rêverie d’amoureuse, on peut se dire que la princesse de Clèves est donc en train de manipuler pour se l’approprier un symbole phallique et de pouvoir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *