Un occident médiéval chrétien ou les deux influences majeures du Rosaire écarlate (fond ancien)

Une révélation historique

La construction du programme d’histoire fait que nous retenons mieux les événements du XXe siècle. Outre qu’ils sont particulièrement marquants, nous devons mettre un coup de collier pour réviser le brevet, puis le baccalauréat. De fait, quand je suis arrivée en hypokhâgne, et que la première moitié de notre année a été consacrée au merveilleux et aux croyances dans le Moyen Âge occidental (autour de l’an 1000), j’ai eu un vrai coup de cœur pour la matière. D’abord, on voyait quelque chose de vraiment éloigné de nous, donc avec un certain attrait  » exotique « . Ensuite, il y avait l’aspect universitaire de l’axe d’étude : ce n’était plus juste une découverte de la société féodale, on voyait quelque chose de concret sur le quotidien des gens. Et pas n’importe quel thème : il nous a permis de parler des monstres, des fées, des sorcières, et autres créatures extraordinaires, inventées ou réinventées par l’imaginaire collectif de l’époque. Un vrai rêve pour une future rôliste en puissance, et une fan du Seigneur des Anneaux !

A partir de là, plusieurs faits et pratiques m’ont particulièrement marquée. D’abord, l’image des moines, ou du moins l’idéal qu’ils devaient incarner. Il y avait une contradiction intéressante dans leur choix de vie : ils devaient se couper du monde, devenir des presque  » anges  » qui renonçaient à la société, mais en même temps ils ne pouvaient se passer des activités terrestres et du contact avec les laïques. Pour vivre, ils avaient besoin des dons notamment. Il fallait donc, lorsqu’on ouvrait un monastère, qu’il soit isolé (comment en forêt ou sur une montagne), mais qu’en même temps il soit suffisamment célèbre pour attirer les foules pèlerins. Pour moi, cela relevait donc d’une sorte de mauvaise foi de leur part : ils ne faisaient que nier leurs besoins humains. Un exemple marquant de négation du monde par les hommes d’Eglise, était leur aspiration à se passer des sens ignobles : goût, toucher, odorat, pour se concentrer sur leurs sens nobles, vue et ouïe, voire à se passer de tous leurs sens. Nous avions lu un texte en classe, dans lequel un religieux se faisait amputer de son nez et de ses oreilles, et se faisait crever les yeux. Il fallait l’interpréter comme une sorte d’ascension vers l’angélisme. Cette dichotomie, qui rejoint celle soulignée par Pascal entre l’ange et la bête, a influencé les dilemmes principaux que j’aimerais mettre en jeu dans Le Rosaire écarlate.

L’autre pratique qui m’a marquée est le trafic de reliques. Pour qu’un monastère attire les voyageurs, et les dons, il fallait qu’il soit utile, c’est-à-dire qu’il ait une influence mystique et religieuse, pour ne pas dire magique dans la vie de ses protégés. Les prières des moines devaient être efficaces dans le Salut des âmes avoisinantes, et surtout, les vœux des croyants devaient être exaucés. Il fallait que l’abbaye possède une ou plusieurs reliques très puissantes, de saints, ou mieux, du Christ, de la Vierge, etc. Donc, pour asseoir une influence respectable, il fallait avoir une bonne relique, et la faire valoir. D’où les trafics de reliques plus ou moins vraies (ossements, morceaux d’étoffes, objets personnels…), parfois les vols entre monastères, et les textes vantant les mérites de leurs pouvoirs. En Italie, où beaucoup de martyrs étaient sensés reposer, le trafic était particulièrement actif. Il y avait des pillages réguliers d’ossuaires. Et les marchands itinérants de reliques avaient tous sur leurs étals un petit morceau de la croix, du Saint Suaire, ou de toute autre partie de Jésus. Mis bout à bout, ces petits morceaux auraient pu reconstituer toute une armée de Christs crucifiés. Pour l’instant, je le fais peu apparaître dans Le Rosaire écarlate, mais je compte bien m’en servir comme point de départ d’un canevas.

Umberto Eco et le quotidien gothique

Pour nous donner une idée du quotidien dans un monastère de l’époque, le professeur avait rappelé la note sur les heures de prière au début du Nom de la Rose. Dès la première lecture, j’avais été fascinée par cet emploi du temps si décalé par rapport au nôtre : les frères ont bien sept à huit heures de sommeil par nuit, mais entre dix-neuf heures et deux heures trente du matin… J’avais appris à cette occasion que c’est de là que vient la chanson  » Frère Jacques « . Il se trouve qu’avec mon propre emploi du temps d’hypokhâgneuse à l’époque, je n’avais pas pu me plonger tout de suite dans le roman, et j’avais dû me contenter d’une diffusion de l’adaptation filmique de Jean-Jacques Annaud sur Arte, au prix d’heures de sommeil si chères en classe préparatoire (les moines médiévaux dorment plus que les khâgneux, qui sont eux-mêmes considérés comme de purs esprits, équivalent douloureux des presque anges). Je n’ai donc découvert le roman que plus tard, avec beaucoup de plaisir.

Avant même de voir le film, j’en savais déjà beaucoup sur le coupable des meurtres et sur son modus operandi. Cela ne m’a pas empêché d’apprécier la construction et le déroulement de l’enquête de Guillaume de Baskerville. Et j’avais aimé les incartades à l’emploi du temps, qui faisaient lever le moine détective et son disciple en pleine nuit, ou qui leur faisait manquer les offices. Ce sont devenues des scènes que j’ai envie de voir dans Le Rosaire écarlate.

L’autre élément que j’ai envie de réutiliser est la bibliothèque, avec à la fois cet aspect labyrinthique et ces ressources cachées et insoupçonnées. Dans le jeu, ce ne sera pas présent uniquement dans les étagères de livres du monastère, mais également dans d’autres lieux d’activités, pour que les joueurs soient tentés d’explorer quel que soit le lieu.

La tentation du simulationnisme

Le problème avec le fait d’avoir deux références aussi précises (et parfois en contradiction, du fait d’avoir plus de trois cents ans d’écart historique), est que je suis tentée de rajouter des tonnes de détails dans l’univers, et d’étaler des tartines sur la vie monacale et sur les croyances. Les risques étant de m’éloigner de l’objectif premier du jeu, à savoir poser un dilemme pascalien à mes joueurs, et de me retrouver en plus face à plus savant que moi. Je ne peux pas me permettre les imprécisions si je décide d’ancrer mon univers dans une période donnée.

Pour l’instant, je me contente donc de piocher des éléments dans chacune de ces deux sources pour imaginer des canevas, et pour rendre la vie difficile à mes joueurs. Je précise à chaque début de partie que le jeu ne sera pas historique, qu’il se place juste dans un univers moyenâgeux (et pas médiéval) imprécis. Les choix de décor et d’univers seront toujours fait de manière à rendre les choix plus compliqués pour les joueurs et leurs personnages. Ainsi, je situe le monastère dans le nord de l’Europe, afin que le temps y soit presque toujours maussade, froid et humide, comme dans Le Nom de la Rose. Cela me permet de justifier l’atmosphère  » gothique  » qui m’avait tant plu.

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