Andrus Kiviräkh, L’Homme qui savait la langue des serpents (XXIe, fond ancien)

Un cadeau d’anniversaire

D’il y a quelques années… Au moins deux, mais ma mémoire me fait défaut.

L’auteur est estonien, la petite critique du bandeau annonce un roman  » merveilleux à tous les sens du terme « , il n’en faut pas plus pour éveiller ma curiosité. Il est rare d’avoir un récit inspiré des anciennes croyances populaires païennes et animistes.

Un monde en désenchantement

Dès le premier chapitre, qui ouvre le roman sur la fin de l’histoire, et la vieillesse du narrateur-personnage, le ton est donné. L’ancien monde des chasseurs-cueilleurs achève son agonie face à la civilisation chrétienne. Le héros va nous délivrer un savoir ancien et une culture en voie d’extinction, qui disparaîtra lorsque lui,  » sa protégée « , et un vieil élan rencontré lors d’une baignade seront morts.

L’ambiance mélancolique me rappelle un peu celle du Seigneur des Anneaux, dans lequel les Hobbits découvrent d’anciennes magies systématiquement vouées à disparaître. Il y a une espèce de tragédie généralisée, quand ils sortent d’un lieu merveilleux, c’est pour ne plus jamais y revenir. A part Harry Potter, j’ai du mal à imaginer des romans de l’imaginaire qui se situent dans notre monde et ne parlent pas de la fin d’une époque magique. Là où cela me met mal à l’aise, c’est que j’ai l’impression d’être, comme les auteurs de ces livres, dans une dynamique de refus du progrès, et de refuge dans l’archaïsme.

Du merveilleux à l’onirisme

L’ambiance est aussi perturbante pour son glissement du réel à l’imaginaire. La société de son enfance que le narrateur commence à décrire après quelques pages semble tout à fait plausible. On y assiste à un enterrement, des rituels païens pour d’invisibles génies, des repas faits de viande et de fruits. Bien sûr, on a déjà vu le pouvoir de la langue des serpents sur les animaux, mais tout le reste semble être une description juste et fidèle d’une société proto-historique, et rien de surnaturel ne ressort particulièrement.

Et puis, un personnage surgit de nulle part dans la forêt, comme un diablotin, il fait encore plus corps avec les arbres que le peuple du narrateur, il apparaît tellement soudainement qu’il semble se téléporter, et il parle par énigmes, comme un vieux fou.

Et puis, le grand-père raconte des histoires sur la Salamandre, une ancienne divinité disparue, qui viendra un jour chasser les chrétiens des plaines environnantes, et ramener le règne des serpents.

Et puis, ce grand-père a encore, comme les anciens, la langue fourchue, comme les vipères royales de la forêt.

Et puis, le narrateur est ami avec un couple d’humains tellement traditionalistes qu’ils ne marchent plus à deux pattes sur terre, mais vivent dans les arbres, et élèvent deux poux géants.

Et puis, la grande sœur du narrateur se laisse séduire par un ours, et finit par l’épouser, même si les ours sont volages et libertins, et qu’il faut s’en méfier quand on est une jeune fille.

Et là, on bascule dans le rêve le plus complet. On peut donc admettre que le héros dialogue régulièrement avec son ami le serpent, que sa famille hiberne dans le nid des vipères et que c’est un honneur, que le pain est une mauvaise nourriture parce qu’il rend la langue pâteuse et qu’il empêche de siffler la langue des serpents.

De fait, lorsque le narrateur nous ramène à la réalité de la société chrétienne, nous sommes déçus, fâchés et nostalgiques. Andrus Kiviräkh parvient à nous mettre en colère contre la modernité, de manière très habile. Pour autant, l’ambiguïté demeure : le monde païen en voie de disparition est tellement étrange, que je ne meure pas non plus d’envie d’y vivre. Il y a quelque chose de dérangeant dans les deux modes de vie, et c’est là le vrai tour de force de la narration.

Disparition

Pour vous montrer à quel point j’ai apprécié cette lecture, voici une anecdote à propos du livre.

L’exemplaire que j’ai aujourd’hui dans ma bibliothèque n’est pas celui qu’on ma offert : je l’ai oublié dans le train. Je m’en suis aperçue assez vite, et j’ai contacté le service des objets trouvés de la SNCF, mais malheureusement il avait bel et bien disparu.

J’ai donc fait une recherche sur Paris Librairies et quarante minutes de métro pour retrouver et racheter un autre ouvrage, et pouvoir finir sans attendre l’histoire de ce gamin de la forêt, pris dans la tourmente de la christianisation du monde.

J’espère que le voyageur malicieux qui a récupéré mon cadeau a pris autant de plaisir que moi à la lecture.

Ophiophobie

L’un des éléments de ma fascination-répulsion pour ce monde est l’omniprésence des serpents. C’est une de mes peurs paniques, qui me fait angoisser à la moindre petite balade dans la nature.

Mais avec Andrus Kiviräkh, je n’ai pas eu peur, je n’ai pas ressenti de dégoût. Le passage de l’hibernation au milieu des vipères m’a paru presque cosy et mignon.

J’ai quand même eu beaucoup d’empathie pour la jeune villageoise mordue par le serpent ami du héros, qui voulait attirer son attention.

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