Le Narrateur, cette entité fourbe et trompeuse

Jusque dans sa classification…

J’aurais pu ranger cet article dans le rayon  » Carnet de lecture  » ou encore dans  » Cours et animation « . Depuis que j’ai commencé les études de lettres, ce satané personnage me joue des tours. Il n’est pas l’auteur, il n’est pas toujours personnage, il peut être nommé ou non… Le faire sortir de l’ombre, l’identifier et déjouer ses plans est une gageure (haha ! comment avez-vous prononcé ce dernier mot ?).

En analyse littéraire

Le narrateur est celui qui prend en charge le récit : c’est lui qui transmet les informations sur l’intrigue (description, discours, péripéties). Contrairement à l’auteur, il n’a aucune possibilité de choix sur ce qui se passe. Par exemple, l’auteur choisit l’onomastique (les noms de choses et de personnes), le narrateur les présente. L’auteur est donc un dieu absolu sur son oeuvre, tandis que le narrateur n’a aucun pouvoir.
Le premier manipule donc le deuxième aussi bien que tout le reste : le narrateur, qu’il soit intradiégétique (interne à l’histoire) ou extradiégétique (externe, sans rôle) est soumis au déterminisme.

J’enfonce volontairement des portes ouvertes pour poser les bases de mon problème.

Si l’on résume, il y a plusieurs niveaux d’analyse et de difficulté :

  • le narrateur est distinct de l’auteur et intradiégétique : on peut l’identifier clairement, le nommer, le distinguer de l’auteur ;
  • le narrateur est l’auteur et intradiégétique : on peut l’identifier, mais la frontière est plus floue (comme dans le cas du  » je  » poétique dans les textes lyriques par exemple). L’auteur peut nous cacher des événements, peut les modifier… Mes professeurs m’ont toujours mise en garde mais dans ce cas particulier : il faut les distinguer malgré tout. Pourquoi et comment ?
  • le narrateur est extradiégétique : qui parle alors ? qui fait les choix ? comment nommer cette instance qui s’exprime dans le texte ?

De la focalisation au choix d’écriture

Quelque soit le narrateur choisi, il est en lien étroit avec la focalisation, c’est-à-dire le point de vue adopté pour transmettre le récit. Voici donc un rappel des trois types de focalisations possibles :

  • omnisciente : le narrateur sait tout. Il connaît le passé, le présent, le futur, les pensées et les sentiments des personnages.
  • interne : le narrateur n’a les pensées et la vision que d’un seul personnage. Lorsqu’il est intradiégétique, la narration se fait à la première personne.
  • externe : le narrateur ne sait que ce que verrait et entendrait une caméra. Il n’a aucune information sur le passé ni le futur, ne sait pas ce que pensent les personnages.

J’ai l’impression que le choix d’un narrateur omniscient est le plus  » facile « . Il permet toutes les digressions, tous les commentaires, toutes les explications qu’on veut. C’est l’attitude la plus didactique envers un lecteur : on peut le prendre par la main et l’accompagner comme une ceinture de sécurité tout au long du récit, quitte à le prendre pour un idiot. Il a été choisi cent fois. Je ne veux pas que ce soit lui qui raconte mes histoires.

Pour un autre projet d’écriture que mon actuel, j’avais choisi la focalisation interne. La plus exigeante à mon sens, puisqu’il faut vraiment ne transmettre QUE les pensées et les sensations du personnage. Or, justement, lorsque nous avons une sensation, nous ne l’analysons ni ne la verbalisons pas systématiquement. Comment un personnage pourrait-il expliquer cela sans savoir qu’il est observé ?

Parce que je voulais me libérer un peu pour le projet qui m’occupe en ce moment, me décorseter des considérations trop littéraires pour ne faire que raconter une belle aventure, je voulais faire le choix d’un narrateur intradiégétique. Quelle belle illusion !

La trahison du narrateur

Sachez-le, vous qui ouvrez un roman, un conte, une nouvelle : le narrateur, quelle que soit sa posture, ne doit jamais être cru sur parole. C’est un sale petit hypocrite, qui vous poignardera dans le dos, que vous soyez son lecteur ou son auteur. Je pourrais en dénoncer plein dans ce cas, les mettre au banc des accusés et les faire condamner pour meurtre, si je ne craignais pas de vous divulgâcher d’excellentes œuvres. Je me contenterais de vous dire d’aller consulter Pierre Bayard si vous ne me croyez pas.

Je ne fais malheureusement pas exception à la règle : mon narrateur-personnage a beau être conteur, il n’en est pas moins rebelle. Je ne sais comment le faire parler de son univers sans offenser l’intelligence de mon lecteur. Je projette de le condamner moi-même s’il me trahit, puisque je suis sa déesse omnipotente, mais il parvient quand même à faire peser l’ombre du déicide sur ma plume et sur ma main. Il est devenu mon arch-nemesis. Affaire à suivre.

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